« Je crois qu’il n’y a rien comme le pouvoir des filles pour changer l’avenir du monde »

Saman Ahsan, la nouvelle directrice générale de la Fondation filles d’action

L’espoir dans les yeux d’une fille est une des choses les plus réjouissantes à contempler. Il illumine non seulement son visage, mais aussi le monde qui l’entoure. Il ne faut pas grand-chose pour allumer ce rayon d’espoir, mais une fois qu’il est là, il peut faire un bon bout de chemin. L’espoir est une substance puissante qui a le potentiel de changer des vies et de transformer des générations. Il peut être le moindre des investissements, mais il porte le potentiel des plus grands bénéfices. Voilà pourquoi je suis à la Fondation Filles d’action : parce que je crois qu’il n’y a rien comme le pouvoir des filles pour changer l’avenir du monde.

Je pense que les filles sont partout pareilles. Elles veulent aimer et être aimées, elles veulent être comprises et respectées en tant qu’êtres humains, elles veulent des occasions de s’exprimer et bien vivre en tant que filles. Malheureusement, ce n’est pas ce que vivent une grande majorité des filles. À cause de la discrimination et du manque d’accès aux ressources, les filles se retrouvent au plus bas de l’échelle dans la plupart des sociétés.

La valeur perçue des filles induit un cycle négatif de perceptions et de comportements à leur égard qui est profondément enraciné. Dans les sociétés traditionnellement patriarcales et patrilinéaires, la préférence envers les fils est prédominante. Les garçons sont valorisés parce qu’ils héritent du nom et des possessions du père et qu’on attend d’eux qu’ils apportent plus tard revenu et soutien. Les filles, on les marie et à partir de là, elles font partie de la famille de leur mari et ne rapportent rien au foyer de leurs parents. Les dépenses liées au mariage et à la dot sont vues comme une perte de ressources plutôt que comme un actif.

Le point d’eau
Je me souviens de mon village au Pakistan, quand j’étais enfant. Il y avait une pompe manuelle près de notre maison et toutes les femmes du village venaient y chercher l’eau potable pour leur famille. Ensuite, elles passaient toujours nous visiter, nous aider dans nos tâches, jaser de ce qu’elles vivaient, potiner à propos de leurs voisins, chanter des chansons et même danser dans notre cour quand nous le leur demandions! Je n’oublierai jamais cette femme qui était venue avec sa nouveau-née. Quand nous lui avons demandé si elle avait tout ce dont elle avait besoin pour son bébé, elle a dit : « Bien, ça s’en vient. J’ai déjà un collier en or pour sa dot, et je vais ramasser le reste petit à petit. » De ce point de vue, on peut comprendre qu’il soit difficile d’accorder de la valeur aux filles quand les parents commencent dès leur naissance à penser aux dépenses que leur mariage va encourir.

Cette perception de faible valeur se manifeste aussi sous forme de discrimination liée au genre, qui entraîne dans certaines sociétés des avortements massifs de fœtus féminins (foetocide), et plus généralement un manque de possibilités et de ressources, y compris la violation de droits minimaux tels que l’alimentation, la santé et l’éducation. Cela renforce la perception que les filles ont d’elles-mêmes d’être inutiles et impuissantes, leur inculquant une faible estime et un manque de confiance en soi, et nourrissant un cercle vicieux difficile à rompre.

Je sais que la situation au Canada est différente de celle de la plupart des pays en développement et que nous avons parcouru beaucoup de chemin depuis la société patriarcale traditionnelle, mais nous n’avons pas encore réussi à nous débarrasser de toutes les perceptions sous-jacentes ni de tous les comportements négatifs. Être une fille n’est pas encore reconnu à sa juste valeur et la discrimination liée au genre est présente à tous les niveaux. Combinée à d’autres axes de discrimination tels que l’origine raciale ou ethnique, le statut socioéconomique, l’orientation sexuelle, etc., elle devient une force d’oppression majeure qui pèse lourd sur les filles.

Pour sortir de cette chaîne de négativité, il suffit d’une petite poussée: que les filles se rendent compte qu’elles sont capables, que leur participation à la société est valable et précieuse. Voilà le rayon d’espoir que je mentionnais plus tôt. Une fois que les filles ont compris cela, leur propre estime et leur confiance en elles leur donnent le pouvoir de lutter contre la discrimination, d’accéder aux possibilités et d’en créer de nouvelles; le monde est à elles! Elles ne sont plus perçues comme des victimes démunies ou comme des éléments inutiles de la société, mais deviennent des agentes qui prennent leur vie en main et jouent un rôle important dans leur communauté. Ce rayon d’espoir réveille la détermination et la volonté des filles, et c’est là une force qu’on ne peut ignorer.

Mes filles au Pakistan
Dans le cadre du Girls Child Project au Pakistan, j’ai eu la chance de travailler avec des jeunes filles et de voir l’espoir fleurir dans la vie de plus de 35 000 d’entre elles. Ces filles appartenaient à des communautés marginalisées, en milieu rural et dans les quartiers pauvres des villes, là où la discrimination sexiste est à son plus fort. Grâce à une étincelle d’espoir, les filles ont pu revendiquer leurs droits et affirmer leur valeur avec détermination, le tout d’une façon soutenue et sans faire appel à la confrontation. Quel miracle qu’un si petit investissement apporte de tels changements.

J’ai vu d’innombrables exemples de filles qui ont utilisé ce nouveau pouvoir d’agir pour changer leur vie et celle de leur entourage. Saadia, par exemple, a participé en 2002 à la Session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies; elle a chanté une chanson pakistanaise devant l’assemblée entière, qui comptait Kofi Annan et Nelson Mandela, les faisant danser sur leur chaise. Shaheen était la première fille de son petit village de la province de Sindh à réussir à convaincre sa famille de la laisser aller en ville pour continuer ses études; par la suite, elle est devenue coordonnatrice régionale pour le projet. Imogen et Tasneem se sont précipitées pour donner les premiers soins à un randonneur qui était tombé dans un précipice près de leur village dans le nord du pays. D’abord réprimandées par certains membres de leur famille parce qu’elles s’étaient occupé d’un homme, elles sont devenues héroïnes de leur village quand on s’est rendu compte qu’elles lui avaient sauvé la vie. Salma Bano a fondé une école à la maison dans son village où il n’y avait pas d’école; la dernière fois que je lui ai rendu visite, elle avait environ 70 élèves de différents âges. Jannat Bibi a convaincu sa famille de rompre des fiançailles avec un vieil homme qui avaient été conclues quand elle avait à peine trois ans. Fakhra, après avoir eu son deuxième enfant, a convaincu son mari de se faire vasectomiser, une première dans leur village;  même que le personnel de la clinique de planning familial a dit au mari qu’il ne procèderait pas à l’opération parce que ses enfants étaient trop jeunes et que s’ils ne survivaient pas à leur enfance, il regretterait sa décision. Madiha a voyagé seule jusqu’au Nepal pour participer à un atelier pour jeunes leaders, elle qui auparavant n’avait jamais passé une nuit ailleurs que chez elle, pas même chez de la parenté. Ces filles, ces exemples de réussite,  sont quelques-unes parmi des milliers d’autres qui ont changé leur vie en grand ou à petite dose, mais toujours de façon significative.

Elles étaient « mes filles » quand je travaillais au Pakistan. Ma plus grande récompense était d’interagir avec elles et de voir le rayon d’espoir dans leurs yeux. J’espère et je crois que chaque fille qui a participé au projet est repartie avec un rayon d’espoir; je me sens émue et heureuse à y penser. Je suis certaine que l’effet se fera sentir encore davantage pour les prochaines générations, quand ces filles seront mères et qu’elles contribueront à réduire la discrimination liée au genre en offrant à leurs filles et à leurs fils les mêmes possibilités.  Une révolution a été semée et il nous reste à attendre de voir la récolte.

Je suis enchantée d’avoir la possibilité de travailler avec les filles du Canada. Même si leur situation est grandement meilleure que celle de leurs sœurs pakistanaises, elles ont encore du chemin à faire pour avoir autant de possibilités que les garçons. Comme j’ai rencontré certaines des jeunes femmes fabuleuses qui ont participé à la formation Elle en octobre dernier, je suis sûre que les filles canadiennes sont prêtes à  conquérir le monde et qu’elles peuvent changer notre avenir avec leurs idées et leur énergie. En avant pour un avenir lumineux pour les filles du Canada!


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